trésors

À l’atelier d’écriture de l’hôpital, il y a des stylos, des feuilles, des bouches qui parlent à des oreilles qui tiennent des stylos qui courent sur des feuilles. Il y a des mots qui rentrent dans des stylos pour réapparaître sur des feuilles. Il y a des mots et des silences. Il y a des photos qui rappellent pleins de souvenirs qui ne rappellent…rien. Il y a des mots qui se taisent…

Il y a des photos qui réveillent. Il y a le temps qui passe qui rencontre le présent qui tiens, il était là celui-là ! Il y a des moments suspendus. Il y a des yeux qui brillent et des yeux qui s’inquiètent et cherchent dans la pièce des souvenirs égarés. Il y a des villes qui déménagent. Il y a des enfants qui renaissent, des visages qui se rallument par des mots. Il y des chiffres, des nombres, des âges en friche, des dates sombres, des tronches qui disent «en un an il y a cent ans et cent ans c’est le temps qui passe, le temps qui recule et le temps qui reprend là où il n’en était pas». Il y a l’été ou l’hiver qui parfois succède à l’automne et parfois c’est le printemps. Il y a des non qui s’échappent des photos pour un oui, pour un nom. Il y a des «qui je suis quand j’étais ma petite fille». Il y a des «c’est mon fils quand j’avais cinq ans». Partout, il y a des «j’étais qui je suis» et des «qui j’étais quand… j’étais qui ?». Il y a la raison qui dit c’est logique et la logique qui dit on s’en fiche. Il y a des «l’année dernière, j’irai chanter dans une chorale» et des «demain, je me suis baigné dans la rivière». Il y a des morts qui revivent parce qu’en fait, il ne sont pas morts parce qu’il y a le passé qui surgit là présent parce que le présent c’est hier. Et puis il y a moi qui dit merci et qui dit aujourd’hui c’est déjà demain.


Nicolas Bernard, 2025

exposition au cloitre de l’hopital bsa en 2025, projet CTEAC


DANS L’OMBRE DU TEMPS DES CHOSES : CES CHOSES DU TEMPS…

Qui jadis ou hier encore s’est tenu là ? Quels objets, quelles choses sollicitaient nos sens? Quelle présence s’offrait à nous et maintenant ne paraît plus, ne nous lègue avec le temps que son empreinte, n’en appelle qu’à nos souvenirs, nous laissant confrontés de force avec l’absence, l’envahissante présence de l’absence ?

Quand les choses sont l’ombre d’elles-mêmes, le fantôme d’une relation sensible que nous n’aurons plus avec elles sinon par la médiation de leur image, leur trace s’effaçant avec le temps, que reste-t-il pour la mémoire sinon quelques fragments épars, dispersés au milieu d’une forêt sauvage de motifs de plus en plus abstraits ? Que sont devenus ce que certains recherchaient de compagnies voire d’une «âme» en ces choses pour lesquelles nous savions inventer, créer contes et fables d’un quotidien de vivre au-delà de la seule utilité.

A travers cette exposition-rencontre avec deux autres artistes (photographe, peintre) Elfi Exertier non seulement interroge la mémoire sensorielle mais elle met à l’épreuve notre gratitude à l’endroit de ces objets-choses qui en nos temps partagés avec eux, ont su alléger nos tâches ou mieux encore nous soulager de multiples fardeaux sans oublier d’être dispos à nos humeurs, nos sentiments quand les caprices du temps jouaient de toutes les péripéties…

Selon une scénographie toute en résonance avec les autres œuvres exposées, l’artiste propose avec ses « installations », toute une dramaturgie de la convocation d’empreintes visuelles, sonores avec la matière-temps de nos regards, nos écoutes, nos déplacements dans les espaces d’exposition. Elle convoque notre présence à des disparus, (objets et choses). Elle interpelle notre manière de ressentir leur absence, de réécrire depuis leurs traces, le sens profond des usages que nous en avions, notre raison d’être avec eux, parmi eux. Elle élabore enfin une cartographie de nos mémoires vives.

Les installations-convocations de l’artiste se déploient depuis une table dressée au passé de ses couverts jusqu’au miroir réfléchi en son même et autre, sans oublier de passer par la peinture des ombres de sièges qui peut être nous accueillirent jadis selon un corps à corps chair-bois ou encore un peu plus loin dans l’espace d’exposition, à-travers une vidéo en boucle. On y voit la danse-farandole d’objets usuels, (verres, capsules …) que nous faisions peut-être, joyeusement tourner sur eux-mêmes comme des toupies depuis les temps ludiques de nos enfances.

Ainsi qu’elle l’a entrepris au long d’une première étape de sa démarche créatrice à la rencontre des personnes «désorientées» (personnes souffrant de la maladie d’alhzeimer), Elfi Exertier réveille certes notre relation spirituelle, sensible à la matérialité des objets disparus, mais plus encore depuis le temps des choses (leur durée d’usage), elle en appelle ici, aux «choses du temps» : ses œuvres de poussières et d’ombres, ses imprégnations des espaces, des esprits, des sensibilités qui laissent peu paraître en surface mais n’en atteignent pas moins les grandes profondeurs, parfois jusqu’aux abîmes de nos sensations.

Ce sont de nouveaux rendez-vous que nous ne manquerons plus, auxquels ces «choses du temps» nous invitent; ce sont des temps, instants qui ne nous échapperont pas et grâce auxquels nous pourrons déployer les grandes scènes imaginaires de nos vies passées, présentes, futures avec les objets, les espaces sonores, visuels mais aussi tous les mal perçus, les in-perçus au long de notre passage dans le temps.

De la réminiscence au titre de laquelle nous accusons à tort le temps de passer sur nous avec négligence, voire défiguration, Elfi Exertier par ses empreintes-imprégnations, nous fait passer le gué mémoire de tous les temps de nos présences authentiques à ce monde : lorsque choses et êtres s’animent de nos floraisons d’âme.

Philippe Tancelin Février 2023

exposition au château d’Alba la Romaine en 2023